L’école d’été, une fresque à jamais inachevée

En 2022, a eu lieu l’école d’été de JRS, initiative menée depuis 2017 afin d’enseigner le français et lutter contre l’isolement des réfugiés. Au programme, cours de français le matin, et l’après-midi, des activités sont organisées par des bénévoles et des exilés.

L’école d’été ouvre ses portes à 9h30. Avant d’aller en cours, un petit-déjeuner est organisé. Chaque jour, bénévoles, et réfugiés se retrouvent en cercle pour dire leur prénom, accompagné d’un geste. Chacun se présente aux autres, comme X qui saute à pied joint en disant son nom. Aller à JRS pour la première fois, c’est un véritable saut dans l’inconnu. On ne connaît personne. Pourtant au premier “Comment tu t’appelles ?”, un sentiment de familiarité précède les appréhensions passées. La discussion suit son cours : “que fais-tu comme sport ?”, “Qu’est-ce que tu aimes ?” 

Olympiades

Aux premiers abords, quand on rencontre un demandeur d’asile on ne voit que les différences. On tente de parler français ensemble, de façon simple et claire, sans pour autant toujours se comprendre. La langue française ressemble alors à un fossé immense : elle semble même, nous séparer, irrémédiablement. 

Comment se comprendre si l’on ne peut pas se parler pour dire précisément ce que l’on pense, ressent, et enfin ce qui nous fait rire ?

Je souhaitais faire des cours de français puisque je croyais que la langue était ce qui nous unissait plus que tout. Après avoir participé à l’école d’été, j’ai enfin compris que ce n’est pas si vrai. 

La langue ne permet pas de tout dire, et parfois elle dit mal les choses. Les mots peuvent parfois même nous enfermer dans une définition, un préjugé, réduisant notre champ de vision sur les autres, que nous enfermons par maladresse dans diverses catégories. Les mots, font que la singularité, la force du flux d’émotions qui parfois nous happe, peut glisser entre nos doigts. Henri Bergson, pensait dans Le Rire, que la poésie permettait de s’affranchir d’un usage du langage, commun et général. 

Mais je pense aussi, que l’on peut dépasser les frontières du dicible, par la rencontre de l’autre. Voir l’autre comme on l’apprend à JRS, c’est élargir notre vision du monde, de ce que nous sommes et ressentons, bien souvent sans aucun mot. Un rire, un geste, un moment illustrent parfois bien mieux la singularité de chacun, et de l’expérience hors norme que l’on vit. 

Tout ne se dit pas à JRS, par contre tout se vit. 

Je me souviens, lors de la préparation d’une fête, des demandeurs d’asile tibétains qui nous ont appris à cuisiner un plat traditionnel, “les momos” que peu connaissaient parmi les bénévoles et réfugiés d’une autre nationalité. Réfugiés, et bénévoles ont tous mis la main à la pâte, les bénévoles tant bien que mal. 

La musique tibétaine en fond, quelques mots échangés, ont avivé chez moi une curiosité insatiable. Mes sens ont alors été happés par toutes ces odeurs et m’ont fait voyager ailleurs, dans un monde sans frontières. 

Il y a l’odeur, mais il y a aussi les gestes, les bruits, qui parfois vous bouleversent. Lors de cette même fête, des réfugiés ont chanté et dansé sur des chant traditionnels afghans. Certains ont alors avancé sur scène, pour prêter leurs voix, quelques pas de danses, quelques larmes à ce spectacle, résonant de sincérité et d’humanité. 

A JRS on se confronte à l’altérité, mais celle-ci nous ouvre, et offre bien plus de richesses, de saveurs à notre humanité.

En apprenant à connaître les demandeurs d’asiles, on voit au-delà de ce qui nous sépare, tout ce qui nous rapproche. X, bénévole, a dit lors d’un débrief : 

"Je pensais aller à la rencontre des différences, je suis allée à la rencontre des points communs." 

On apprend à se rassembler par le partage des repas, des langues, et quelques pas de danse.

De ce partage, de ces voix qui se mêlent le temps de chanter “Akpa béné” naît une osmose. 

Harmonie, qui prend toute sa force, puisque chacun est acteur ; bénévole tout autant que demandeur d’asile. Tout le monde a sa place à JRS, quel qu’il soit. Je me souviens de cette fresque immense, où chacun dessinait. Un puzzle multiforme, sans véritable cohérence prenait alors forme. Certains tachaient le dessin de leur voisin. L’erreur de l’un se transformait en l’inspiration de l’autre. Le beau naissait de l’addition succincte des phrases en diverses langues. Peut-être, que ce moment incarne ce qu’est JRS : une fresque, où chacun se fait tantôt artiste et spectateur de ce lien d’amitié, de fraternité immense, qui se tisse parmi nous et nous porte dans notre vie. 

Ninon Bonnet de Paillerets

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